dimanche 30 décembre 2012

La Sainte Famille

La Sainte Famille

Aujourd’hui, l’Église célèbre la Sainte Famille : Jésus, Marie et Joseph. Dans mon homélie, ce matin, je disais à mes paroissiens qu’il est facile de se faire une idée erronée de la Sainte Famille. On peut facilement imaginer une Sainte Famille où ne peut régner l’incompréhension et la difficulté de communiquer. Or je crois pour ma part que l’incompréhension était au cœur de la vie quotidienne de la Sainte Famille. Comment aurait-il pu en être autrement, puisque l’enfant de cette famille est Dieu. Dieu ne nous dépasse-t-il pas infiniment ? Comment l’être humain, simplement humain, peut-il être au diapason de Dieu ? Dieu est tellement au-dessus de nous : « Vos pensées ne sont pas mes pensées, et mes voies ne sont pas vos voies, oracle du Seigneur » (Is 55, 8). À preuve : l’évangile proclamé aujourd’hui en Église, qui nous rapporte l’épisode de Jésus demeuré au Temple à l’âge de douze ans, alors que ses parents, angoissés, le cherchaient. La Vierge Marie a demandé des explications à son fils, mais elle n’a pas su comprendre la réponse que son enfant lui donna ce jour-là.

Un des plus beaux textes que j’aie lus jusqu’à maintenant sur la Sainte Famille, a été écrit par une personne athée, et athée militant: Jean-Paul Sartre, le fondateur de l’existentialisme français. Nous sommes en 1940, en Allemagne, dans un camp de prisonniers français. Sartre a trente-cinq ans. Des prêtres demandent à Sartre qui est prisonnier avec eux depuis quelques mois et qui a un réel talent d'écrivain, de rédiger une petite méditation pour la veillée de Noël. Sartre, l'athée, accepte et leur fait cadeau des merveilleuses lignes que voici :

« Mais comme c’est aujourd’hui Noël, vous avez le droit d’exiger qu’on vous montre la Crèche. La voici. Voici la Vierge, voici Joseph et voici l’Enfant Jésus. L’artiste a mis tout son amour dans ce dessin, vous le trouverez peut-être naïf, mais écoutez. Vous n’avez qu’à fermer les yeux pour m’entendre et je vous dirai comment je les vois au-dedans de moi.

La Vierge est pâle et elle regarde l’enfant. Ce qu’il faudrait peindre sur son visage, c’est un émerveillement anxieux, qui n’apparut qu’une seule fois sur une figure humaine, car le Christ est son enfant, la chair de sa chair et le fruit de ses entrailles. Elle l’a porté neuf mois. Elle lui donna le sein et son lait deviendra le sang de Dieu. Elle le serre dans ses bras et elle dit : « Mon petit » !
Mais à d’autres moments, elle demeure toute interdite et elle pense : « Dieu est là », et elle se sent prise d’une crainte religieuse pour ce Dieu muet, pour cet enfant, parce que toute les mères sont ainsi arrêtées par moment, par ce fragment de leur chair qu’est leur enfant, et elles se sentent en exil devant cette vie neuve qu’on a faite avec leur vie et qu’habitent les pensées étrangères. Mais aucun n’a été plus cruellement et plus rapidement arraché à sa mère, car Il est Dieu et Il dépasse de tous côtés ce qu’elle peut imaginer. Et c’est une rude épreuve pour une mère d’avoir crainte de soi et de sa condition humaine devant son fils. Mais je pense qu’il y a aussi d’autres moments rapides et glissants où elle sent à la fois que le Christ est son fils, son petit à elle et qu’il est Dieu. Elle le regarde et elle pense : « Ce Dieu est mon enfant ! Cette chair divine est ma chair, Il est fait de moi, Il a mes yeux et cette forme de bouche, c’est la forme de la mienne. Il me ressemble, Il est Dieu et Il me ressemble ».

Et aucune femme n’a eu de la sorte son Dieu pour elle seule. Un Dieu tout petit qu’on peut prendre dans ses bras et couvrir de baisers, un Dieu tout chaud qui sourit et qui respire, un Dieu qu’on peut toucher et qui vit, et c’est dans ces moments là que je peindrais Marie si j’étais peintre, et j’essaierais de rendre l’air de hardiesse tendre et de timidité avec lequel elle avance le doigt pour toucher la douce petite peau de cet enfant Dieu dont elle sent sur les genoux le poids tiède, et qui lui sourit. Et voilà pour Jésus et pour la Vierge Marie.


Et Joseph. Joseph ? Je ne le peindrais pas. Je ne montrerais qu’une ombre au fond de la grange et aux yeux brillants, car je ne sais que dire de Joseph. Et Joseph ne sait que dire de lui-même. Il adore et il est heureux d’adorer. Il se sent un peu en exil. Je crois qu’il souffre sans se l’avouer. Il souffre parce qu’il voit combien la femme qu’il aime ressemble à Dieu. Combien déjà elle est du côté de Dieu. Car Dieu a éclaté comme une bombe dans l’intimité de cette familleJoseph et Marie sont séparés pour toujours par cet incendie de clarté. Et toute la vie de Joseph, j’imagine, sera d’apprendre à accepter. Joseph ne sait que dire de lui-même : il adore et il est heureux d’adorer. »

Ce texte est tellement beau et en même temps tellement déconcertant lorsqu’on en connaît l’auteur, que même la conjointe de Sartre, Simone de Beauvoir a essayé de réfuter l’origine de cet écrit. Mais Sartre lui-même, en 1962, confirmera qu’il en est bel et bien l’auteur :

"Si j'ai pris mon sujet dans la mythologie du Christianisme, cela ne signifie pas que la direction de ma pensée ait changé, fût-ce un moment pendant la captivité. Il s'agissait simplement, d'accord avec les prêtres prisonniers, de trouver un sujet qui pût réaliser, ce soir de Noël, l'union la plus large des chrétiens et des incroyants." (Extrait de "Baronia ou le Fils du tonnerre", le texte se trouve intégralement dans le livre "Les écrits de Sartre" de M Contat et M Rybalka, NRF 1970 )

Lorsque j’ai lu ce texte merveilleux de Sartre, il y a de cela quelques années, je me suis dit : « La Vierge Marie a dû l’attendre dans le détour ». Je voulais dire par là qu’un jour, probablement au moment de la mort de l’écrivain, la Vierge Marie, pour remercier Jean-Paul son enfant d’avoir si merveilleusement parlé d’Elle (ou écrit à son sujet) allait tout mettre en œuvre pour qu’il reçoive le don de la foi. Quelque temps plus tard, j'ai entendu dire par un prêtre que Jean-Paul Sartre s’était converti avant de mourir. J’ai toujours désiré avoir la confirmation de cela. Or d’après ce qu’on peut lire sur internet, il semble bien que ce soit vrai : Jean-Paul Sartre semble avoir cru en Dieu avant de mourir.

Au printemps de 1980, un mois avant la mort de Sartre, Le Nouvel Observateur publie une série d’interviews de Sartre avec un de ses amis : Pierre Victor (Benny Levy) Sartre y dit ceci : « Je ne pense pas être le résultat d’un pur hasard de simple poussière de l’univers, mais plutôt quelqu’un qui était attendu, préparé, en bref, un être que seulement un créateur aurait pu créer et cette idée d’une main créatrice se réfère à Dieu. »  Là encore, les amis et les proches de l’écrivain ont cherché à nier que ce soit le véritable Sartre qui ait tenu de tels propos. Ils ont prétendu que c’était son ami et secrétaire Pierre Victor, un juif convaincu, qui l’avait influencé et poussé en quelque sorte à croire. Mais Sartre a confirmé que les propos qu'il a tenus étaient bel et bien vrais. Un des endroits où la conversion de Jean-Paul Sartre est mentionnée, se trouve sur le site internet mentionné ci-dessous (1). Sur ce site, il est question des philosophes qui sont devenus croyants. Si vous descendez votre curseur au 13/01/2014, vous trouverez un texte qui raconte la conversion de Sartre. J'ose croire, pour ma part, que Jean-Paul Sartre a reçu des mains de Dieu, avant de quitter ce monde, le don de la foi, grâce à l’intercession et l’intervention de notre Mère Immaculée. Libre à vous de croire ce que vous voulez sur ce point. Peu de gens ont écrit sur ce sujet. Il semble que le philosophe Jean Guitton ait cru lui aussi en la conversion de Jean-Paul Sartre peu avant de mourir. Une chose est certaine, s’il était prouvé que le père de l’existentialisme athée français se soit converti peu de temps avant sa mort, cela provoquerait toute une onde de choc dans l’intelligentsia française. Ce n’est pas pour rien que vous entendez peut-être pour la première fois de votre vie, une telle interprétation.

En 1964, Jean-Paul Sartre a refusé le prix Nobel de littérature. La justification qu’il a donnée ce jour-là, me semble assez prophétique :

Florian Bernadat : Pourquoi avez-vous refusé le prix Nobel de littérature en 1964?
          
Jean-Paul Sartre :

Bonjour,


J'ai refusé le Prix Nobel de littérature parce que je refusais que l'on consacre Sartre avant sa mort. Aucun artiste, aucun écrivain, aucun homme ne mérite d'être consacré de son vivant, parce qu'il a le pouvoir et la liberté de tout changer. Le Prix Nobel m'aurait élevé sur un piédestal alors que je n'avais pas fini d'accomplir des choses, de prendre ma liberté et d'agir, de m'engager. Tout acte aurait été futile après, puisque déjà reconnu de façon rétrospective. Imaginez: un écrivain pourrait recevoir ce prix et se laisser aller à la déchéance, tandis qu'un autre pourrait devenir encore meilleur. Lequel des deux méritait son prix? Celui qui était au sommet et qui a redescendu la pente ou celui qui fut consacré avant d'atteindre le sommet? J'aurais pu être l'un des deux, et jamais personne n'aurait pu prédire ce que je ferais. On est ce que l'on fait. Je ne serai jamais récipiendaire du Prix Nobel, tant et aussi longtemps que je pourrai encore agir en le refusant. 
(Tiré du site internet suivant: Dialogus - Jean-Paul Sartre - Le prix Nobel de littérature).



(1)  TESTIMONIANZE DI PERSONE SPECIALI [3] - CREDENTI

autre site, en anglais cette fois: Sartre: atheist or believer in God? did he change his mind ...
atheismexposed.tripod.com/sartre.htm.

2 commentaires:

  1. Merci de m'avoir fait connaître ce merveilleux texte de Sartre. Les voies de Dieu sont impénétrables.

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  2. Sur la conversion de Sartre, à la fin de sa vie:

    http://www.thesigns.fr/conversion-jean-paul-sartre/

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